Exposition Luc Delahaye

Galerie Nathalie Obadia – Cloître Saint-Merri, Paris
du 13 novembre 2014 au 15 janvier 2015

Il y a quelque chose de dérangeant dans ce déplacement de la photographie d’actualité du magazine à la galerie d’art. Quelque chose qui questionne. Des morts, ou des gens sur le point d’être mis à mort, des personnes vivant dans la pauvreté, dans le conflit ou la folie, fixées ou symbolisées dans des gestes souvent ritualisés. Des scènes photographiées ou rejouées à Londres, en Grèce, en Inde, en Lybie ou en Syrie. 

Ces clichés ou captures d’écran imprimés en grand format, encadrés, mis sous verre et accrochés dans les white cubes de la galerie Obadia, ou, encore, ces détails sérialisés autour d’expressions du visage et présentés en petit format, toute cette mise en scène classique et attendue de l’art, est choisie par Luc Delahaye au lieu d’une couverture, d’une double-page ou d’un encart dans la presse, d’une impression CMJN, sur du papier buvard ou glacé qui finiront, l’un et l’autre, quelque soit la matière, tous probablement ou presque à la poubelle, ou bien emportés dans le flot indigeste des images en pixel. 

Il y a un acte dans ce changement de lieu et de format qui place ces photographies, ces scènes et ces personnes représentées, au centre de notre regard ou, plutôt, de celui des collectionneurs et des amateurs d’art. Ce n’est probablement pas un acte facile. Car même s’il permet à l’ancien ( ?) photojournaliste, Luc Delahaye, d’accéder à de fortes rémunérations et prestigieux prix, dans un contexte de crise de la profession, ce geste nous met et le met, lui aussi, dans une position inconfortable et critiquable. Il ne révèle rien à priori que nous n’aurions pas déjà vu, ni même su, mais il replace au cœur du questionnement de l’image, le sens de l’acte photographique et journalistique, que l’on ne voudrait pas être anodin lorsqu’il représente et témoigne des violences du monde. Et c’est justement cette position d’inconfort, voire d’indécence qui permet paradoxalement ce questionnement. 

Plus, en prenant le chemin de la mise en scène photographiée (Father and DaughterBoys Fighting), de la retouche forcenée (Talking to himself), ou du photomontage (Trading floor), Luc Delahaye place ces images dans une ambiguïté d’appartenance, entre le cliché d’actualité et la peinture d’histoire, en utilisant des pratiques, des manipulations qui ont toujours eu cours, -photo numérique ou argentique-, et pas seulement dans les régimes totalitaires. En faisant re-jouer au père et à sa fille, une scène observée un mois plutôt, mais non photographiée, son geste les transforme peut-être en propre acteur de leur vie, mais il dit surtout beaucoup de l’obsession des photographes que nous sommes tous, à reproduire une scène déjà-vue, dans une tension presque insaisissable entre le ça-a-été (Roland Barthes) et le ça-a-été joué (François Soulages). Il questionne une sorte de symbiose entre obsession personnelle, tradition culturelle de représentation et maitrise étatique de l’image. 

La clé pour appréhender ce travail et le resituer dans une dimension humaine des individus est probablement ce fascicule distribué dans la galerie, conçu et écrit par Luc Delahaye. Par sa forme, il rappelle à la fois le journal (texture du papier, impression et mise en page) et le dépliant publicitaire ou la carte géographique (pliage en accordéon). Dans ses écrits, ce fascicule mêle le pourquoi et le comment de cette démarche journalistique avec les récits de vies des personnes photographiées. Dans le choix des images (photogrammes de films dramatiques, reportages photo sous forme de planche-contact, captures d’écran de séquences de guerre filmées), ce document repositionne les images dans cette oscillation entre art et information, comme pour marquer l’impossibilité de choisir, et l’absolue concomitance des deux, dans une paradoxale et inéluctable nécessité de représenter la violence pour la supporter ou la dépasser.

Mireille Besnard