Soutenance de doctorat

Soutenance de doctorat de Gilles Picarel – 9 janvier 2021

© Panayotis Papadimitroupoulos

Soutenance du 9 janvier 2021

Texte lu par Gilles Picarel
Photographie & extériorité : une épreuve de l’autre

 Je souhaite tout d’abord remercier mon directeur de recherche, Monsieur François Soulages. L’intérêt qu’il a porté à mon travail et la confiance qu’il m’a accordée ont été d’une importance décisive afin de mener à bien cette recherche. Je le remercie également pour son accompagnement, son aide et les conseils qu’il m’a apportés. J’exprime ma reconnaissance aux membres du jury : Aniko Adam, Nathalie Delbard, Christine Delory-Momberger, Jacinto Lageira, Pascal Martin, Patrick Nardin et Suzette Venturelli. Que ce soit à travers la philosophie, l’esthétique, la création artistique et la photographie, leur présence prend un sens particulier a fortiori pour une thèse de recherche-création. Merci enfin aux étudiants, aux chercheurs, aux artistes, aux amis et à la famille, qui assistent à cette télé soutenance.

La particularité d’une soutenance de thèse de recherche-création est d’offrir la possibilité de concevoir une exposition à partir du travail plastique réalisé durant la recherche. Bien évidemment, le contexte de la crise sanitaire ne permet pas de la réaliser. Certes, présenter une forme plastique à l’écran était possible, à la condition que, comme avec la galerie ou le livre, l’écran ne soit pas seulement un lieu de monstration de mon travail, mais un espace de création à part entière. Or, il était pour moi impossible de disposer des ressources nécessaires afin de travailler l’espace écranique en lien avec la problématique de l’extériorité telle qu’elle est présente dans ma photographie. J’ai donc pris une double décision. Tout d’abord, celle de vous envoyer par email les livres au format PDF des créations réalisées. Ensuite, j’ai décidé, durant ma présentation, d’afficher à l’écran des photographies, sans en parler, mais en les laissant s’approprier l’espace entre nous ; dans cet entre numérique, en attente d’activation, elles vont flotter, et leur mouvement pourrait contaminer la parole ou se laisser traverser par elle. 

La problématique de cette thèse mixte de recherche-création interroge le rapport de la photographie à l’extériorité. Elle tire son origine du fait que l’extériorité place la photographie face à son propre échec. Éprouvé lors de la réalisation du projet Refuge, de 2011 à 2013, cet échec ressortait d’une situation de face-à-face à autrui, situation à travers laquelle la photographie se confronte à une part manquante, une forme de retrait excédant la visée photographique, ainsi qu’à une profondeur ou une épaisseur échappant à la surface. Face à autrui la photographie ne semblait pouvoir s’en tenir au visible, à ce visible en particulier, car, différemment d’un objet dont il est possible de faire le tour pour s’en saisir, autrui échappe à une photographie qui tendrait à vouloir le constituer, c’est-à-dire à s’en emparer par des variations de points de vue. L’échec de la photographie s’éprouve donc en raison de l’absence d’autrui, car ce dernier est toujours en surplus, il s’éprouve également du fait d’une présence qui excède sa manifestation et déchire toute tentative photographique poursuivant un dévoilement. Autrement formulé, autrui place la photographie dans l’aporie de la non-coïncidence et dans l’expérience de l’hétéronomie, c’est-à-dire au cœur de l’extériorité.

Différemment de cette expérience, comme objet d’étude, l’extériorité confronte la photographie à l’impossible, car poser la question de l’extériorité revient à l’assigner immédiatement à un territoire délimité et, ainsi, à appauvrir cette idée, voire à la manquer. C’est pourquoi cette thèse s’est lancée à la poursuite d’une extériorité à l’œuvre, « Œuvre » entendue ici dans son sens levinassien, c’est-à-dire un mouvement sans retour, du même vers l’absolument autre. Le même dont il est question se caractérise par son ipséité, il peut tout identifier et assimiler, et pourtant, son existence conditionne la possibilité d’un voyage vers l’autre ; de son côté, l’extériorité de l’autre rend inopérant tout désir de prise, car l’autre est séparé du moi par une distance absolue et cependant elle n’empêche pas la relation à ce dernier. D’où le problème directeur de cette thèse, celui d’une possible extériorité à l’œuvre dans la photographie, d’une extériorité qui implique un mouvement du même vers l’autre, d’une extériorité en lien avec l’ingratitude de l’autre – et aussi, d’une extériorité qui confronte la photographie à une forme d’inaboutissement.

Ainsi, l’extériorité a permis d’avancer des hypothèses nouvelles quant à la photographie. Elle a autorisé à envisager un possible désir photographique confronté à son propre inassouvissement ; elle a aussi aidé à penser un faire photographique en proximité à autrui comme une condition de possibilité de l’avènement de l’autre ; loin de la relation ontologique du médium photographique avec la lumière, l’extériorité à ensuite permis d’avancer le principe d’une photographie du toucher ; de plus, elle a rendu possible l’idée d’un instant photographique, non pas comme un temps raccourci, mais, au contraire, celui d’une nouveauté et d’une plongée dans l’épaisseur merveilleuse du temps ; enfin, l’extériorité a permis d’avancer l’hypothèse selon laquelle le mode d’être de la photographie serait celui d’un dépassementde son objet.

Pour travailler ces différentes hypothèses, l’esthétique mise en œuvre s’est fondée, d’une part, sur une approche poïétique et, d’autre part, sur une approche phénoménologique. En rapport avec une extériorité irréductible au donné, la poïétique a révélé les tiraillements qui agissent au sein de la création ; elle s’est attachée au dialogue problématique entre le créateur et son œuvre, aux tensions et aux résistances – l’approche poïétique à ouvert le chemin de la création au çà de l’œuvre, c’est-à-dire à l’autre. Pour ce qui est du choix de la phénoménologie, il n’est pas celui d’une phénoménologie fondée exclusivement sur l’intentionnalité et la conscience dont le risque serait celui d’un moi à la source du sens, c’est-à-dire au risque de l’idéalisme et de l’immanence. L’extériorité a donc conduit à privilégier une approche phénoménologique non pas dans l’horizon d’une intentionnalité, qui traduit un monde sans extériorité, mais dans la verticalité d’une situation qui permet de penser le rapport photographique aux choses, aux êtres et au monde, dans une forme de passivité. C’est ce qui explique que l’extériorité induit une vulnérabilité, une fragilité et un rapport à autrui qui n’est pas celui d’une contemporanéité avec ce dernier, mais un rapport de surprise.

 Les difficultés rencontrées durant la réalisation de cette thèse se sont concentrées au niveau du rapport entre la recherche et la création, et principalement à travers les paradoxes relatifs à l’auto-poïétique menée. D’un côté, l’auto-poïétique est nécessaire. En revenant sur les chemins de la création, les épreuves, les tentatives et les échecs qui jalonnent le processus de création, l’auto-poïétique aide l’artiste lui-même, non pas à lever, mais à s’approcher de ce que Stefan Zweig appelle « le mystère de la création artistique » – elle permet à l’artiste de se placer dans le sillage de l’extériorité de sa création, au plus près de cette extériorité. D’un autre côté, l’auto-poïétique pourrait être une possibilité d’arraisonner l’œuvre, arraisonnement heideggérien qui se traduirait par un assujettissement de la création à son créateur et aboutirait à exercer un pouvoir sur elle. Dans cette perspective, l’auto-poïétique déferait l’œuvre d’art de sa force, celle de maintenir l’homme dans le souci – alors, elle déliterait son humanité. Surtout, elle reviendrait à la fois à rester enfermer dans le même et à se couper irrémédiablement de l’extériorité et de l’autre. Confrontée à ces tiraillements, la décision de publier des livres tout au long du chemin de la recherche-création, a permis de se constituer ce que Zweig qualifie de témoins muets, c’est-à-dire des ébauches, travaux préparatoires, etc ; autant « d’états intermédiaires » sans lesquels il est impossible de retourner dans le « labyrinthe » de la création, au cœur du processus durant lequel l’artiste pourrait être coupé de toute extériorité.

C’est donc avec humilité que cette thèse avance la possibilité d’une nouvelle esthétique de la photographie. S’inscrivant dans la filiation de l’esthétique de la photographie de François Soulages, notre thèse se fonde sur une esthétique du à partir de. Elle se caractérise par une photographie en rapport avec l’absolument autre, c’est-à-dire avec l’irréductible. Elle traduit un rapport photographique aux choses, aux êtres et au monde à travers lequel les choses, les êtres et le monde se donneraient à partir d’eux-mêmes. Dans ce renversement et cette radicalité, l’esthétique du à partir de se déploie en esthétique de la verticalité, de la fragilité, et de l’affleurement. L’esthétique de la verticalité repose sur une extériorité de l’autre qui remet en question la souveraineté du photographe et implique de travailler la proximité photographique à partir d’une relation éthique. Cette esthétique de la verticalité ouvre également la temporalité photographique à une dialectique des rythmes, à celle d’une variation d’intensité. Elle appelle à mettre en œuvre une esthétique de la fragilité reposant sur une humilité et une vulnérabilité comme condition nécessaire à l’avènement de l’autre. Penser la verticalité à également rendu possible une esthétique de l’affleurement qui travaille la photographie comme le lieu d’une émergence et d’une imbrication. Cette esthétique de l’affleurement permet d’établir de nouveaux rapports entre, d’une part, la photographie et l’idée de caresse en ce que cette dernière autorise une photographie en lien avec l’inassouvissable et, d’autre part, l’esthétique de l’affleurement met en œuvre un rapport entre la photographie et l’idée de seuil en ce que cette dernière permet d’envisager une photographie fondée sur l’indécidable, l’indéterminable. Ainsi, c’est tout naturellement que l’esthétique du à partir de débouche sur une esthétique du dépassement. Une esthétique qui implique un rapport de la photographie à son objet au sein duquel il n’y a pas d’espace commun entre le photographe et le monde, mais un écart. À travers une relation dialectique entre limite et franchissement, l’idée de dépassement éloigne la photographie de toute possibilité de dévoilement pour l’ouvrir à ce que Levinas appelle un éblouissement ou à l’éveil sartrien : à l’imprévisible et la nouveauté.

L’extériorité présente alors des perspectives nouvelles à la photographie. Il est possible de reprendre l’affirmation de Joyce dans son Ulysse, « fermons les yeux pour voir » afin de plonger la photographie dans un régime de tactilité. Par expansion il est aussi licite d’avancer une esthétique du renoncement ; celle d’une photographie dans laquelle le photographe renoncerait à être le contemporain de son œuvre. Il s’agirait de concevoir une photographie sans moi – une photographie visant un horizon déchirant mon horizon. Cela reviendrait à penser ce que pourrait être une eschatologie photographique dépassant tout espoir pour le photographe, ou pour le dire différemment, cela reviendrait à envisager un faire photographique comme une espérance pour l’autre – pour ce, celui, ou celle qui vient, dans l’accueil de son imprévisibilité.

Je vous remercie.